Chargement en cours...

La dépossession et la distanciation moderne

2016-02-06

Image : La société du spectacle, Guy Debord

    Ces deux termes ont parfois les même lieux de manifestation et ils participent tous deux à la perte de repères et de sens éprouvé par le contemporain. C'est pour cette raison qu'ils sont ici regroupés et dénoncés.
    Par dépossession il faut entendre que plus aucun de nos objets, de ce qui est notre propriété, nous appartient. Pourtant en terme de quantité, jamais l'humain n'a été autant submergé par l'objet, mais cela est un point de vue quantitatif qui prend de plus en plus la place de son inverse, le qualitatif*. Là où l'on possédait un objet réellement nous ne faisons plus que l'obtenir par convention. Concrètement, pour obtenir la propriété sur un objet, nous payons avec une monnaie fiduciaire, que l'on reçoit par un travail dont la porté nous est inconnu. Et le plus affolant est que l'objet a lui-même une origine de plus en plus opaque. Ces deux points sont en grandes partit dût à la division international du travail et à l'avantage comparatif de Ricardo . La différence vis à vis de ce qui était (avant la première ère industrielle) est double dans le sens que l'on accorde à cette possession. Premièrement elle nous était proche de par sa provenance et sa légitimité. Ainsi le résidu actuelle le plus proche serai le marché de producteurs. Car enfin la provenance de l'objet est plus transparente ainsi que la destination de notre argent qui revient à la personne qui nous vend et non à un infinité d'intermédiaire. Deuxièmement, l'objet dans son essence possédait une unicité avérée,c'était notre objet et on lui conférait une substance, parfois sur tout une vie. Maintenant l'objet est proprement dit de consommation, il est voué à être détruit. Cette auto-destruction (cf obsolescence programmé) est au capitalisme ce que le sacrifice était au(x)Dieu(x),il sert respectivement à son fonctionnement, à son bien-être. Ce rapport parodique au divin est aussi à noter, car l'objet même profane, faisait parti du monde manifesté tout comme nous en faisons partie. Il résultait d'une volonté et non du hasard, ce qui le rapprochait symboliquement de notre être, il nous était moins extérieur. Pour retrouver cette sensation il faut par exemple manger un poisson que l'on a péché. On peut dans cette situation remercier ce que le monde nous offre. Mangez un poisson pané, qui allez vous remerciez ? Personne car cette nourriture résulte d'un conglomérat insaisissable d'inconnus éloignés. Cette éloignement est d’autant plus fort depuis l’ère de l'informatique qui porte en elle l'idée du propre et de l’immatériel quand bien même son besoin en espace et en ressource est gigantesque (électricité, matière rare, data center, fibre optique, chaine de montage...). Enfin ,et c'est là la clef de voute qui scelle l'aberrance  de la société capitaliste, comment un système qui fonctionne sur un manque permanent peut-il prétendre à son inverse : être comblé ?
    Peu à peu nous sentons venir cette désagréable distanciation vis à vis de ce qui nous entoure. Déjà énoncée pour ce qui concerne notre travail dont le résultat nous est flou, de l'objet dont la provenance est opaque,il faut ajouter à cela la perte quasi total de nos origines. Nietzche en parlait dans son texte des inconvénients et de l'utilité de l'histoire pour la vie. Il énonce une histoire traditionnelle, on devait transmettre le contenu à celui qui nous suivait. Cela permettait de savoir d'où l'on venait et, par voie de conséquence, où l'on allait. Aujourd'hui l'accumulation gigantesque de savoirs sans cesse stocker (big data) et mouvante constitue un brouillard sur l'origine. Nous empilons des cartes comme dans un jeu de bataille, mais dans cette débacle nous oublions quelle fut la première carte. Nous continuons le processus sans en savoir l'origine et la raison. Nous sommes de plus en plus confus et, parqués dans des villes dortoirs sans identités, nous ne savons pas d'où nous venons et pourquoi nous existons. On nous demande de tout rapporter à notre individualité, à notre substance, mais comment avoir une substance sans essence? On nous demande de faire un choix parmi mille tout en maintenant qu'il faut s'y tenir. Il faudrait maintenir le dogme de la cohérence** qui à lui seul brise cette pseudo-liberté que l'on attribut à nos choix. Enfin il faut parler de cette différence plus général entre la société mécanique et organique (cf Durkheim et René Guénon). Là ou la société vivait comme un organisme où chacun tenait un rôle essentiel et unique, elle est maintenant un moteur dont les pièces sont interchangeables car reproductibles, et derrière chaque boulon se cache un homme qui n'a plus rien d'humain. On remplace l'unité perdue par un effort d'uniformité qui est sensé prendre sa place, alors qu’il nous réduit à des unités de compte. Pour toutes ces raisons l'humain n'a jamais été aussi regroupé physiquement qu'éloigné réellement l'un de l'autre et de lui-même.
    Vient un dernier point qui fut soulevé à maintes reprises et plus particulièrement par Guy Debord qui en a donné le titre : la société du spectacle. C'est ici par l'avénement des techniques de reproductibilités et plus récemment par l'accroissement des échanges virtuelles que ce phénomène a lieu. Quel phénomène? Celui de la confusion gigantesque entre image et réalité, entre réplique et original. Elle vient par exemple de cette vision hâtive qui prête à l'image photographique un accès différé à la réalité, sous prétexte qu'elle tire sa matière du monde manifesté. Le photographe ignore alors totalement le déplacement contextuelle de l'image et le spectateur le choix du photographe. Cette pseudo- réalité nous entoure en permanence, nous éblouit et nous émerveille. Combiné à notre manque de confiance et notre nécessité de reconnaissance orgueilleuse, nous ne vivons plus l’expérience d'un paysage pour nous-même, mais nous attendons impatiemment, dos au paysage, que l'on atteste de notre expérience par notre partage incessant de données.  
Mais rien n'est perdu sinon à quoi bon écrire ces lignes ? Il faut détruire partiellement, vandaliser avec choix et conviction pour mieux attester de notre fougue. Pour ces objets que nous achetons pour mieux nous en dépouiller, profanons leur usage et trouvons en leur un nouveau, comme l'enfant qui tape sur tout pour en entendre le son***. Car enfin l'inutilité et le jeu est peut-être ce qui atteste le mieux de notre existence ! Refusons la thèse de Franklin qui dit que le temps est de l'argent pour mieux prendre le temps - le temps n’est pas du liquide glissant entre les doigt. Bâtissons même (surtout) avec ce qui est ruiné et détruit pour mieux court-circuiter cette boucle sans fin du rachat qui vampirise notre monde. Comprenons les outils pour qu’il nous soit subordonnés et non l'inverse. Agissons d'abord au niveau local pour un changement réel et pour ne plus se perdre. Soyons incohérent pour ne plus être calculable. Soyons conscient de ces nouvelles technologies et des possibilités insurrectionnelles, de regroupement qu'elles proposent autant que de leur possibilité de contrôle! Avec tout cela espérons qu'il y aura enfin un nous plutôt qu'une multitude de je impuissants. 

* René Guénon, "Le règne de la quantité et les signes du temps"**À voir à ce propos le texte de Giovanni Anselmo, "Notes pour une guérilla"***Profanations, Giorgio Agamben